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24 mai 2008

Carnet de Bal et réflexions culturelles

1912728841.JPGChronique d’une soirée « à corps joie » vendredi soir dans mon coin de 9cube.

Un bal dans une salle municipale de Seine-Saint-Denis ?! Avouez que votre imagination trotte déjà à la lecture de ces mots, peu habitués à cohabiter sans clichés…

Votre esprit s’égare-t-il entre lino terne et néons fatigués ? Guinguette hantée par Casque d’or avec « Apâches » ou « Blousons noirs » en guerre avec « blousons dorés » ?

Fausse route. Vendredi soir, c’était plus un savant mix d’Almodovar et Guédiguian arrosé de magie, qu’accordéon, façon Amélie Poulain au Moulin de la Galette et tableau de Renoir.

Parquet ciré, moulures légères, grandes fenêtres joliment arrondies, étoiles scintillantes au plafond, tables et chaises bistrot, éclairage tamisé sublimant corps et âmes… Piano sobre, voix enivrantes, tangos passionnés, sévilanas séductrices et country endiablée… Vendredi soir, l’ambiance dans la salle des fêtes Barbara de Saint-Ouen nous a dès les premières secondes téléportés dans une salle de Bal de Séville ou du Cuba des années 50.

La famille Ricoré a toute entière voyagé au pays de la sensualité faite danses.


Fifi Brindacier et Miss Star Ac’ ont adoré, et ce même si, elles s’étaient plus rêvées Cendrillons d’un soir à la recherche du Prince Charmant, qu’en danseuses espagnoles.
Les Blondes, plus une copine, sans carrosse, ni citrouille, ou Vélib,  ont commencé par faire résonner leurs babouches à paillettes (made in China mais achetées à Saint-Ouen) sur le bitume du quartier.
Elles ont déhanché leur impatience dans leurs jupes et barrettes, elles-aussi à paillettes. L’équipage improbable, conduit fièrement par Chouchou, attire les regards et les questions :
-    « Vous allez où comme ça ?
-    Au bal
», répondent fièrement les Blondes au cordonnier.
-    « Ce n’est pas le 14 juillet, ni la fête de la musique, un bal costumé alors ? »
-    « Non, un BAL de l’EspAcEU 1789
»
C’est la révolution sur le trottoir, le cordonnier déboussolé rend son tablier.

829616195.JPG Après avoir payé 5 euros de frais d’entrée (gratuit pour les moins de 10 ans), jeans basquets et autres tenues de ville font face aux robes noires, talons hauts, castagnettes et chemises-pantalons ajustés des danseurs de la Compagnie Autour de Minuit.

La salle municipale, campée au 1er étage de l’école communale construite fin 19e, où résonnait il y a peu la voix de Jules Ferry et accroche encore les regards aux céramiques aux rivets métalliques extérieurs, est métaphormosée.
Peuplée de jeunes et moins jeunes, de familles, de célibataires, issus de tous les côtés du périf et de la Méditerranée, avec des trajectoires sociales aussi variées que leurs allures veulent bien nous le renseigner, sont rassemblés par le plaisir de regarder et l’envie d’apprendre.

En dehors des mamans de l’aquagym ou de l’éveil à la danse des enfants, d’une maire adjointe et quelques employés communaux, la salle Barbara est une foison de têtes inconnues, loin des immuables habitués des réunions publiques. Croyez-moi ça fait un bien fou de se sentir « presque anonyme », loin de l’entre-soi local, parfois « Cloche-merle ».

« On regarde, on apprend, on pratique », tel est ce soir là, le parti-pris de la Compagnie Toujours après minuit, en résidence à l’Espace 1789, et créatrice du « spectacle » le Bal.

146914921.JPG La soirée a débuté par une performance de Brigitte et Roser, suivie de démonstrations de tango.
Pas un mot, l’assistance est envoûtée. Petits et grands sont comme enveloppés par la sensualité et la magie de la danse.
Puis, les professionnels invitent le public à apprendre et à pratiquer. Tout ce petit monde se lève synchrone, comme en communion : la danse se fait conversation.

Tout au long de la soirée, nous passerons de spectateurs à acteurs, guidés tantôt en français, catalan ou espagnol. Les chorégraphes de la Compagnie conjuguent variétés des langues comme des techniques (danse, théâtre, musique) avec une aisance si conviviale que l’on n’a pas du tout l’impression d’être les élèves d’un cours, une vraie leçon de charisme pédagogique.
Quelques pas de base suffisent pour se lancer… Entre plaisir de voir et joie d’expérimenter, le public ose, sans jamais se sentir jaugé ou incapable. Pas de regards pesants non plus, genre « je sais et pas toi ». C’est un pur bonheur, la liberté d’oser, de danser.

16956292.JPG1908257244.JPG1824031076.JPG

Aprentissage des pas de base patiemment expliqué, répétitions orchestrées en musique, encouragements en 3 langues…. et c’est parti pour le Tango, la Sévillanas ou les chorégraphies endiablées, comme celle de la country. Même Chouchou pas vraiment fan de danse s’est lancé, et nous avons bien rigolé.

Converties en prof de danse, nos chorégraphes ressemblent plus à Victoria Abril et Josiane Balasko dans ses moments déjantés, qu’à Mya Frye et Raphaelle Rici dans Star Ac' et Pop Stars.
Le mélange détonnant de la Compagnie Toujours Après Minuit est un anti-dote à toutes les formes de déprimes, cerise sur le "ghetto", elle fait de nous, des stars d'un soir.

« Tu prends la pomme, tu croques la pomme et tu la jettes »
« Tu vises son soleil »
« Tu écrases l’araignée à droite ».
«  Tu sautes à cloches pieds »
«  Tu prends le linge dans la bassine, tu l’accroches le linge
»

Autant de métaphores à la fois improbables ou banales dans ce décor loin du quotidien, pour nous apprendre en quelques minutes les secrets des mouvements de bras et de pieds qui font la sensualité et le caractère bien trempé des danses espagnoles.

Pour nous rassurer, comme tant d’autres sans doute, et nous laisser guider par cette musique intérieure « moi aussi je peux y arriver », la Compagnie Toujours après minuit a eu la belle idée de former des Capitaines de bal.
Pendant 4 jours, sur la base du volontariat, des Audoniennes pour la plupart, néophytes en danse, ont appris pas de bases et chorégraphies du lundi au jeudi soir précédents le Bal.

1724930751.JPG Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna, à la fois metteurs en scène et interprètes, semblent placer le plaisir d’être ensemble au centre de leurs projets : plaisir de jouer, de partager, de se rapprocher, de faire de la diversité une fête. Elles créent avant tout pour le public.
Pour ces artistes, « la danse contemporaine ne saurait être le lieu d’une coupure entre la scène et le public ; c’est au contraire le lieu d’une réunion. Tout simplement, un moment de fête et de découverte, fait pour nous inviter à continuer le chemin vers l’univers de la danse contemporaine ! »

Aie, c’est le moment où nos points de vue divergent.
Même si le bal m’a « réconcilié » avec l’Espace 1789, et plus largement avec certains aspects de la programmation culturelle de la ville de Saint-Ouen, pour moi la danse contemporaine n’est pas crée pour le public, mais pour des spécialistes BAC + 4 en sociologie de la musique, docteur es arts vivants, tous abonnés au magazine
Mouvement, fan d’Arte, voire parfois de Sodomie mucile artistico-culturelo-intello-concepto truc.

Après ce bal, j’ai plus envie d’aller voir des spectacles de danses espagnoles ou de m’inscrire à un cour, que de courir à la prochaine « performance » de Mains D’œuvres ou de l’Espace 1789.

793373269.jpg C’est que, depuis notre dernière tentative à l’Espace 1789, nous n’avons toujours pas opérer notre révolution culturelle. Ce soir là, nous avions pu assister à une performance d’artistes vêtus de préservatifs géantement phosphorescents, se déplaçant au rythme d’un son expérimental. Si, si je vous assure, c’est véridique, nous n’avons pas été victime d’une hallucination familiale, ni drogués au GHB.

Pardonnez-moi, Oh vénérables lecteurs, de vous avoir éviter une chronique d’humeur décoiffante et haut perché dans l’auto-dérision… Mais chauvinisme oblige, je m’étais dit à l’époque que me moquer (même gentiment) des deux hauts lieux culturels qui font la fierté de mon coin de 9cube et pousse des Parisiens (ouverts d’esprit, eux) à tenter un safari aventure-culture outre-périf, ne méritait pas une telle chronique caustique.

Dans les dîners Rive-Gauche ça fait sans doute « classe » d’avoir ses enfants à l’école Alsacienne ou à Montessori et de raconter sa traversée du périf « Chérie, tu n’imagines pas l’offre culturelle de la banlieue ». C’est tellement dingue qu’on se demande pourquoi elle n’a pas encore déménagée pour se rapprocher.

Dans nos belles salles de spectacle, pas de Chat botté, de portes qui claquent, de Tartuffe qui font de la prose à leur insu, ou d’orchestre classique, mais des œuvres « alternatives ».
Le « classique », c’est pour Paris, ou ailleurs en banlieue (je garde un souvenir ému de Musset joué aux Amandiers à Nanterre et d’une Emmanuelle Béart éperdue de son Perdican).
« Nous devons contribuer à former des publics citoyens et jouer un rôle d’intérêt public en favorisant l’accès du plus grand nombre à des œuvres qui tirent vers le haut. Notre règle c’est l’Homme face aux œuvres pour qu’il se les approprie et devienne acteur de sa propre culture. »

Bon, ben je n’en suis pas encore au stade de l’appropriaation alors…
« Favoriser l’accès du plus grand nombre ? S’adresser aux Audoniens en priorité. » Oups, là permettez-moi de douter… Certains spectacles, sont parfois plus indigestes qu’une épreuve de commentaire composé en classe de première littéraire.

Schizophrène moi ? Parce qu’après vous avoir éclaboussé sur 1 page, avec le bonheur éprouvé au Bal de la Compagnie autour de Minuit en résidence à l’Espace 1789, je vous dégomme la culture alternative du 21e siècle en un minuscule paragraphe ?
Insensible à l’art moderne ? Pensez ce que vous voulez…. Ce que je souhaite, pour ma ville et mes enfants est tout basique : la diversité culturelle, la vraie.
Ben oui, quoi, on peut avoir des envies de poilage devant un Molière sans aller à la Comédie française, tout en appréciant la danse espagnole ou le slam dans le 9-3.
Signe d'ouverture, le Bal a déjà été programmé chez les
« riches » du 92, lors du Festival Seine de Danse 2006, dont l'édito chargé de vibritude est signé... Nicolas Sarkozy : « La danse est une discipline esthétique d'exigence qui allie l'élégance, la créativité et de rares qualités physiques. Nous avons souhaité le rendre accessible à tous et susciter ainsi de nouvelles passions. »
Staline, réveille-toi, l'Espace 1789 a perdu la tête. Ouais, je sais, j'ai fait mieux comme effet de style...

De « l'accessiblité à l'art moderne élevé » pourquoi pas, mais seulement s’il peut aussi cohabiter avec ce qui a fait (et fait toujours) notre culture, et tant pis si certains trouvent mes goûts vulgaires ou trop « produit de consommation qui relève à ce titre du confort de pré(digestion). C’est que l’Espace 1789 ambitionne d’avoir « un rôle à jouer, non pour empêcher la digestion, mais pour solliciter l’appétit. »

97639448.JPG En parlant d’appétit, moi qui suis germanophone, et bien à défaut de danse contemporaine et de me faire « mal au pixel » (festival de juin à Mains d’Ouvres), ça me l’a ouvert l’appétit de culture espagnole cette belle soirée.
Sans oublier mon palet, enfin notre palet, qui s’est ravi des victuailles orientales salées et sucrées, proposées par Malika, propriétaire-cuisinière d’une boutique de pâtisseries algéroises avenue Gabriel Péri à Saint-Ouen. Je vous recommande l’endroit, en plus Malika fait traiteur Hallal pour vos fêtes pour vos Barmitsva, baptêmes et Aid.

Bref, vendredi soir, loin des polémiques et autres sodomie mucile philosophique sur « l’ambivalence de l’esthétique dans la culture urbaine », ou « de la réintroduction de l’intellectuel de gauche de Saint-Germain des Prés outre-périf
», ou bien de « l’élévation culturelle des classes laborieuses», nous avons passé une soirée simplement belle.

Simple parce que sans chichis. Simple sans être simpliste. Belle, parce qu’on était tous beau sous les lumières et que professionnels comme amateurs étaient jolis à regarder. Soyons fous, c’était audacieux aussi dans les chorégraphies, les éclairages et la volonté d’alterner entre public spectateur et public acteur.
Dans un coin de banlieue, ce soir là nous avons profité d’une programmation culturelle qu’on peut largement nous envier de tous les coins de Gaule et des Dom-Tom, une soirée pas du tout au rabais, ni artificiellement sophistiquée.

Enfin, je finis cette chronique pleine d’espoir, rêvant au jour où la programmation culturelle de mon coin de 9cube, saura s’ouvrir sur des œuvres qui tirent vers le haut sans être trop perchées…


EPILOGUE, lu sur le net sur le site Femmesplus.fr
Bal, nom masculin. Espace clos où se déroulaient en musique des rites de séduction et de rencontre.
Dans le milieu rural ou ouvrier, qui n’avait ni voyages, ni cérémonies, ni duels, ni jardins à la française, ni la chasse, ni le théâtre, ni les concerts pour s’exhiber, la danse était une fête des corps incontournable.


@ à suivre donc…
© rédactionnel ZoralaRousse 93 pour chroniquesmabanlieue.com


Webographie

Le Bal, par la Compagnie Toujours après minuit, durée de la soirée 4 heures.
Mise en scène et chorégraphie : Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna
Tango : Corinne Barbara et Philippe Lafeuille. Intermede : Canciones de Manuel de Falla, Sylvie Althaparro (chant), Lucie Deroïan (pinao),
Roser Montlló Guberna (performance, castagnettes). Otrocountry : Brigitte Seith et les Capitaines amis de Saint-Ouen.
Sevillanas :
Roser Montlló Guberna, Philippe Lafeuille et les Capitaines amis de Saint-Ouen. Danse du balai : Bruno Joliet et les Capitaines amis de Saint-Ouen.

L’Espace 1789 : Un lieu audacieux et pluridisciplinaire au service des publics.

Mains d'Oeuvres : lieu pour l'imagination artistique et culturelle.
           
Magazine Mouvement : l’indisciplinaire des arts vivants.

Commentaires

Merci Zora pour cet article, comme toujours "drolement juste".

C'est vrai que comme vous, je n'ai rien contre l'art moderne qui ne doit pas disparaitre de la programmation culturelle de la ville, mais qu'à Saint-Ouen, on aimerait bien aussi avoir des spectacles plus classiques et compréhensibles.

D'ailleurs, vou avez oublié de parler des expos d'art contemporain au chateau, c'est pas mal aussi dans le genre...

Question pour finir : comment savoir quelle est la part d'audonien qui vient à l'espace 1789 et à mains d'oeuvres. Je n'ai absolument rien contre eux, c'est pour savoir. Dans le même registre, pourquoi on n'interrogerait pas les habitants de saint-ouen sur leur souhaits culturels, avec un questionnaire de satisfaction, questionnaire qui serait distribué aussi dans les salles et remplis par tous, y compris les non-audoniens ?

Écrit par : Question | 27 mai 2008

à zora,

tu as un peu oublié "felipe" dans son magnifique interprétation costumée.

et les castagnétes alors, quelles sensualité, quel feu

et la proximité physique avec les artistes et le sentiment du partage dans des démonstrations pédagogiques accessibles, chaudes et proches.

et les bénévoles

à question,

la part des locaux est toujours faible comme à MO. faute à la vie sociale, à une com ringarde, à une action culturelle qui oublie le point de départ de la vie dans notre ville ; les quartiers et les citoyens engagés...

Mais, c'était super.

Écrit par : taquet | 29 mai 2008

@ Question
Ah oui, les expos au Chateau, c quelque chose...
De l'art moderne oui, mais du classique, de la diversité quoi : suis ok avec vous.

@ Taquet
François, tu as raison pour la sensualité de Felipe et le reste, je t'embauche comme rédacteur.

Écrit par : ChroniquesMaBanlieue | 30 mai 2008

Les commentaires sont fermés.

 
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